6 juin 1944, mon débarquement (le devoir de mémoire)

Le jour le plus long, aussi bien vu du côté Allemand que de celui des alliés. Ce n'est pas Band of Brothers ni même le Soldat Ryan!
 
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 Témoignage

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MessageSujet: Témoignage   Sam 12 Juil - 1:00

Témoignage de Victorine Houyvet, institutrice

"
HOUYVET
Victorine : en 1944 âgée de 31 ans, institutrice célibataire
résidant à l'école de Vierville


"
le 6 juin, à 7 heures..."

"J'ai vu mon
premier soldat américain, pour la première fois le 6 Juin 1944 vers
7 heures. La porte du couloir de la maison avait sauté par les bombardements
et je n'avais pas dormi de la nuit. J'étais en train d'enfiler une jupe
quand un américain s'est présenté à la porte ! Je
ne savais pas encore que c'était le débarquement parce que je n'avais
pas vu les bateaux sur la mer, en effet on ne voyait pas la mer de l'école.
On ne se rendait pas compte. J'étais seule car ma collègue était
là haut.
Il était juste devant la porte et n'entrait pas car
il devait avoir peur de trouver des allemands ; c'était la première
femme française qu'il voyait. Il venait de monter du carrefour et devait
penser que j'étais une femme d'allemand parce qu'il croyait que tous les
civils étaient partis à 5 km à l'arrière et nous étions
tous restés !

"Qu'est ce que
c'est que ce grand escogriffe ? "

Il était grand,
très grand, kaki, armé comme tous les autres soldats. Il n'a rien
dit, moi je levais les bras en l'air parce que j'étais toute étonnée
et je me demandais " Qu'est ce que c'est que ce grand escogriffe ",
parce que le débarquement on en parlait bien, mais on ne croyait pas que
ce serait chez nous.

"Il a pris son révolver
et a tiré..."

Il a pris son révolver
et il a tiré croyant que j'étais une femme allemande ; heureusement
que j'étais devant ma porte de chambre et que j'ai pu faire un écart
sans quoi, il me tuait !
La balle est allée se perdre en face dans
la fenêtre. Il n'est pas allé plus loin que le seuil, il avait peur
que des allemands soient là dedans...
Ce n'était pas un premier
contact agréable !

"On va forcément
y passer "

La dessus, je me suis sauvée, j'ai
retrouvé ma collègue là haut et nous sous sommes mises sous
l'escalier à l'abri, parce que çà canardait tout autour.
On s'est mis des coussins sur la tête ; on s'est embrassée parce
qu'on s'est dit " On va forcément y passer!"
Quand il y a
eu un moment de calme, on a quitté notre cachette et on est allé
rejoindre les postiers, à côté dans leur cave. Il n'était
pas question qu'on se présente aux américains parce qu'on avait
peur, vu le premier contact. On est resté, nous étions à
l'abri car la cave de nos voisins était adossée au jardin qui surplombait
la cour de l'école de plus de 3 m : c'était vraiment un rempart
sûr contre les bombardements allemands qui venaient de Formigny.
On
était donc resté là, on entrevoyait par une petite fente
des prisonniers allemands qui étaient emmenés dans la cour de l'école.
On a vu tout cela, voilà tout ce que l'on voyait et on osait pas se présenter.
Cela a duré !

"On risquait un oeil "

(dans la soirée du 6)
Nous
sommes forcément sortis. On risquait un oeil dans un moment de calme :
toute la route était pleine de chars, mais des chars énormes comme
on ne pouvait pas se douter que cela puisse exister. Un armement pareil, on avait
jamais vu cela, c'était plein, plein, plein les routes .
Nous avons
passé la nuit sur le tas de bois dans la cave, nous n'avons pas dormi,
bien sûr, çà canardait de temps en temps ; y avait des moments
de calme et on entendait batailler autour. On entendait et on ne savait pas ce
que c'était, allemand ou américain, parce que on était caché.


"Premier contact"

Le mardi, donc, à
un moment, un américain est venu, il a pénétré dans
la cave ; à ce moment là, ils avaient amené leurs prisonniers
ailleurs. On a fait connaissance . Il nous a demandé de boire, mais il
a fallu que nous buvions avant lui parce qu'il avait peur, et il nous a donné
une savonnette et du chocolat. Premier contact ; et nous sommes sortis à
la route, parce que à ce moment là les américains avaient
trouvé encore d'autres civils ; là, bien sûr, on a parlé
plus ou moins avec eux. Les canadiens surtout parlaient, c'était absolument
drôle pour nous parce qu'ils parlaient comme nos grands mères, avec
le même accent vraiment très peu de gens parlaient encore ce patois,
ma grand mère, de temps en temps disait la "caire" pour la chaise
. C'était tout à fait bizarre pour nous, nous avions dépassé
ce stade là, de retrouver ces mots!

"Le mercredi, çà canardait... "

Le mercredi,
donc on n'a toujours pas dormi ; nous sommes restés évidemment 3
jours sans dormir ; enfin le mercredi on n'osait pas trop rentrer car les américains
canardaient à travers les fenêtres parce qu'ils disaient "y'en
a". On avait beau leur dire qu'il n'y avait plus d'allemands, qu'ici c'était
l'école, mais cela ne faisait rien, ils canardaient ! On voyait tous les
meubles détruits à coups de fusil. On ne pouvait plus rentrer dans
les maisons, de toute façon, donc on vivait dehors à la porte. C'était
le mercredi, enfin on pensait que nous en avions fini, que le débarquement
était réussi ! Les américains n'étaient pas tout à
fait de cet avis, ils s'attendaient à une contre attaque allemande. Ils
avaient donc récupéré dans le village les quelques civils
qui restaient encore, ils les avaient amenés dans la cour de l'école,
sous le préau. Ils devaient nous diriger pour nous amener à l'abri
des falaises, à la mer parce qu'ils pensaient que l'on aurait été
à l'abri de la contre attaque allemande : On n'a pas eu le temps de çà
!

"la contre attaque "

La contre attaque est arrivée peu de temps après que les civils
soient réunis sous le préau où nous sommes restés
à l'abri. Alors çà tombait, çà tombait dans
le jardin que tous les légumes étaient déterrés :
des pommes de terre, des carottes, tout ce qu'il y avait dans le jardin.
Il
y avait 5 américains qui étaient dans la cour de l'école,
assis pour faire le café, malheureusement pour eux , ils étaient
juste devant la petite porte qui donnait dans le jardin. Eux, ils ont été
tués, tous les 5 devant nos yeux.
Le postier et sa femme, qui étaient
donc avec nous, ont voulu aller chercher aussi dans la poste des papiers, ils
ont été très blessés : lui est mort deux jours après
et elle, elle est restée à l'hôpital plusieurs mois.
Les
tôles du préau ont été enlevées au dessus de
nos têtes et nous, on n'avait rien, toujours protégés par
le mur du jardin qui nous a sauvé la vie!
Cà allait sur l'école,
l'école était tout en miettes, les tables, les livres ; nous, on
était toujours sauvé par le mur du jardin, pourtant la cour n'était
pas large ! c'est formidable.
Tout brûlait dans le carrefour parce que,
je crois,il y avait un camion plein d'explosifs et de munitions qui a sauté
par les bombardements de Formigny. Ils visaient juste le carrefour où on
était ! Vraiment on était bien situé ! Ah si on n'avait pas
eu ce mur de jardin, on y passait !


"Sauvez vous! "

La gare a brûlé,
l'école a brûlé, la poste a brûlé, et puis il
y a eu beaucoup de dégâts bien sûr : partout çà
flambait, partout ! et puis un américain qui était au carrefour
nous a dit d'ailleurs que c'était le moment le plus terrible du débarquement
et ajouta : " Sauvez vous comme vous pouvez ! Je ne peux plus rien faire
pour vous ! Il faut que vous quittiez absolument ce coin ! il faut vous en aller
!"
Alors dans l'affolement , les uns sont partis vers la mer, les autres
sont partis vers le haut , du côté de Vierville - St Laurent, dont
moi , on a couru , on a enjambé des morts, parce qu'il y avait des morts
et puis des débris ; nous sommes allés dans un fossé à
la ferme " Laronche ". On ne savait plus ce qu'on faisait à ce
moment là. Il y avait même des familles qui étaient dispersées.
On s'est terré dans ce fossé . On était pas mal, et on est
resté la nuit ; il y en avait qui avait peur...



"le lendemain matin, on n'a rien retrouvé!"

Le lendemain matin çà
paraissait calme, nous sommes sortis voir quels étaient les événements,
ce qu'étaient devenues nos affaires : on n'a évidemment rien retrouvé
que des cendres ; si, j'ai retrouvé ma bouilloire, la seule chose qui était
près de la pompe où j'avais arrosé mes fraisiers le quatre,
le dimanche matin je l'avais laissée là ; autrement on n'a rien
retrouvé, rien vu .
On était parti avec des chaussons, même
pas bien habillé, rien, pas même un sac, pas un souvenir, rien pas
un bijou, rien ! "


Interview
du 8/12/93 à Bayeux
Recueilli et transcrit par Thomas Sorin ,Olivier
Leyour
Omahabeach.vierville.free.fr

Amitiés

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